Les progrès militaires de la Chine (août 2017 à septembre 2018)

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Le premier « destroyer » (croiseur) de classe Renhai (Type-055) à son lancement dans le port de Shanghai. En Août 2018, le navire a commencé ses essais en mer.

L’année dernière, à l’occasion du rapport du Department Of Defense  concernant les avancements en matière de défense de la Chine auprès du Congrès américain, nous avions fait un bilan sur la structure actuelle des forces de Pékin, le contenu des réformes récentes, et les évolutions capacitaires des forces chinoises.

Un an semble être une période bien courte pour déceler des évolutions notoires ; pourtant, certaines réformes structurelles marquantes ont bien eu lieu, sans compter les projets, annonces et entrées en service opérationnel de matériel. La deuxième moitié de l’année 2017 et les trois premiers quarts de 2018 ont vu naître de nouveaux progrès marquants, qui s’inscrivent dans la continuité des grandes réformes structurelles des années 2015 et 2016.

Si occasionnellement, les médias généralistes ou spécialisés mettent en avant l’annonce ou la mise en service de matériels ( avec cette année l’évocation d’un railgun potentiellement adaptable sur les nouveaux croiseurs Type-055 Renhai), il serait intéressant de se pencher sur les évolutions organiques des forces chinoises entre 2017 et 2018.

Le nouveau rapport du DOD compte six chapitres et cinq special topicsconsacrés à des sujets thématiques d’importance, qui nous permettront de comprendre quelles sont les inquiétudes américaines par rapport aux évolutions politico-militaires chinoises.

 

 

I- Evolutions structurelles- sortir de la « mentalité de la grande armée de terre »

La Chine continue sur la lancée réformatrice entamée en 2015.

L’objectif affiché est de disposer de bonnes capacités interarmes et interarmées, pouvant se déployer loin des côtes chinoises, sous forme expéditionnaire, et centralisées sous l’autorité du parti- et donc de Xi Jimping.

 

 

Les forces comptent désormais 6 services ;

  • PLAGF- People’s Liberation Army Ground Force (armée de terre et ses éléments aéroportés, amphibies, et sa composante d’aviation légère)
  • PLAAF- People’s Liberation Army Air Force (force aérienne, défense aérienne du territoire, et corps aéroporté spécialisé)
  • PLAN- People’s Liberation Army Navy (marine, aéronavale et corps des marines chinois, le PLANMC)
  • PLARF- People’s Liberation Army Rocket Force (missilerie balistique et missilerie de croisière, antinavire et de frappe à la terre, nucléaire et conventionnelle, tactique, opérative et stratégique)
  • PLASSF- People’s Liberation Army Strategic Support Force (C4I, guerre électronique, force spatiale)
  • PLAJLSF- People’s Liberation Army Joint Logistics Support Force (support logistique des forces)

De plus, trois services auxiliaires paramilitaires existent : Garde-côtes, People’s Armed Police (PAP), et milice maritime.

 

 

Le président XI a réduit la taille de la CMC (Central Military Commission) de 11 à 7 membres afin de centraliser les efforts, et y a surtout placé le chef de la Commission de l’Inspection Disciplinaire (DIC, Discipline Inspection Commission), Zhang Shengmin. La politique anticorruption et l’orthodoxie envers les pratiques disciplinaires du Parti, que nous abordions l’année dernière, sont donc affichées comme une priorité.

Par ailleurs, le vice-président de la CMC, Xu Qiliang, est issu de la PLAAF (Peole’s Liberation Army Air Force), ce qui est un changement significatif dans l’histoire militaire chinoise : l’officier le plus important du pays, second au président chinois, est un général de l’armée de l’air. Cela montre l’évolution des priorités et la volonté d’équilibrage des différents services au sein de l’armée chinoise.

En 2016 avait été créé un commandement opérationnel conjoint pour les cinq services, le JOOC (Joint Operation Command Center), afin de faciliter la coordination interarmées avant, pendant, et après les opérations.

Désormais, il existe des JOOC de théâtre, ce qui permet la même coordination à une échelle inférieure, pour chacun des cinq théâtres. De façon intéressante, les JOOC des théâtres Sud et Central sont respectivement commandés par un vice-amiral de la PLAN et un général de l’armée de l’air, ce qui est souligné par les auteurs du rapport qui y voient un signe de l’équilibrage qui s’opère.

La People’s Armed Police (PAP), autrefois rattachée à la fois au conseil d’Etat et à la CMC, est désormais entièrement sous le commandement de cette dernière. Elle sera sûrement restructurée d’ici 2019 afin de répondre aux évolutions de l’ensemble des forces armées chinoises.

La transformation de la plupart des grandes unités combattantes en brigades, que nous évoquions l’année dernière, concerne désormais également la PLAAF (avec des brigades aériennes, rattachées à des bases aériennes faisant office de superstructures organisationnelles et opérationnelles) et la PLAN (avec des flottilles de la taille de brigades).

 

 

Deux corps auxiliaires ont gagné en importance en 2017 et 2018.

Le premier est le PLANMC (People’s Liberation Army Marine Corps). Bien que toujours subordonnée à la PLAN, le corps des marines chinois a désormais son propre commandant, son propre quartier général, et son volume de forces a triplé, passant de 2 brigades à 7 brigades et de 10000 à 30 000 hommes. Auparavant dédié au maintien d’une présence dans les avant-postes des îles de Mer de Chine du Sud, le corps peut désormais se déployer en opérations extérieures (les marines chinois sont déjà déployés à Djibouti). Le renseignement américain pense qu’il est possible que le PLANMC dispose bientôt de sa propre brigade d’hélicoptères de transport et d’attaque pour renforcer ses capacités amphibies et expéditionnaires.

Cependant, il semblerait que les opérations amphibies de grande ampleur à proximité du territoire chinois ne lui soient pas confiées ; ces prérogatives semblent toujours revenir aux brigades amphibies de l’armée (PLAGF).

Le second est le PLAAC (People’s Liberation Army Airborne Corps), créé à partir du 15ème Airborne Corps. Il compte désormais plusieurs brigades d’infanterie aéroportées, une brigade d’opérations spéciales, une brigade d’aviation, et une brigade de support. Le PLAAC ne dispose cependant pas de son propre commandement.

 

 

II- Progrès capacitaires

Les responsables chinois ont annoncé avoir lancé un premier porte-avion CATOBAR (Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery) de Type-002, en complément du Liaoning(Type-001) et de son sister-ship (Type-001A) dont les essais sont commencés, pour une admission possible en 2019. Ces deux porte-avions STOBAR (Short Take-Off But Arrested Recovery) prennent de factole rôle de porte-avions d’escadre (fleet carrier), avec des chasseurs J-15B Flying Sharkdédiés à la chasse et limités dans l’emport d’armement. L’entrée en service du premier porte-avions CATOBAR équipé de catapultes électromagnétiques, qui sera suivie de la mise en service de deux porte-avions à propulsion nucléaire, marquera une grande évolution capacitaire, avec la possibilité de projeter une aéronavale efficace dans plusieurs types de mission, dont la frappe à la mer et à la terre.

La Chine évoque le remplacement des J11B, copie sinisée du Su-33 russe, par un avion furtif à priori multirôle. Version navale du J-20 ou du FC-31 ? Il est encore trop tôt pour le savoir.

 

 

La flotte amphibie chinoise n’a pas été agrandie en 2017, mais un LPD Type-071 a été lancé, et peut-être plus marquant, un premier LHD (Type-073) qui devrait entrer en service d’ici 2021. Ce LHD serait comparable en fonction aux classes  Americaet Wasp de l’US Navy, disposant d’un radier pour des chalands de débarquement et d’un pont pouvant accueillir des hélicoptères d’attaque, de transport ou de reconnaissance.

Trois nouveaux destroyers Type-052D Luyang III et plusieurs frégates Type-054A Jiangkai-II sont entrées en service entre 2017 et 2018, renforçant la flotte de surface chinoise. La production des corvettes Type-056 continue, portant le total à 35. Le croiseur Type-055 devrait être achevé d’ici 2019, et permettra d’accompagner une escadre aéronavale lors de ses déploiements loin des côtes.

Le pays a annoncé travailler sur une version améliorée des sous-marins nucléaire d’attaque Shang, le Type-093B Shang-II. Si le rapport insiste sur la croissance et la remise à niveau de la flotte sous-marine chinoise, il ne décrit pas ces évolutions année par année.

 

Pour ce qui est de la PLAAF, l’annonce de l’entrée en service du J16D, version SEAD/DEAD du J16, lui-même biplace multirôle tiré du J11B, a eu quelques échos en Occident. Cependant, les plus anciens JH-7 constituent toujours le gros des capacités antiradars aéroportées chinoises.

La mise en service des J-16 et J10 continue, ce qui, d’après le rapport, permettra à la Chine de devenir sous peu la plus grande force aérienne de quatrième génération en terme de volume.

Le pays a également signé un accord bilatéral pour le développement du S-400 Triumf, pour une entrée en service d’ici 2020. La PLAAF dispose déjà d’une force de défense aérienne combinée utilisant des S300 russes et des CSA-9 à longue portée.

Enfin, le rapport souligne les évolutions de la PLARF (mise en service du DF-41…) et de la PLASSF.

On remarquera que la PLAGF n’est pas abordée dans le chapitre consacré aux évolutions capacitaires : les Etats-Unis, à l’échelle mondiale, sont plus préoccupés par les autres branches.

 

III- Le cas de Taiwan

Le rapport consacre un chapitre entier à un potentiel conflit avec Taiwan, sujet sur lequel des chercheurs de la PLA ont abondamment écrit.

Le conflit se présenterait d’abord comme un blocus total, isolant l’île et forçant le gouvernement Taiwanais à accepter des négociations visant à l’unification sous la houlette chinoise.

Même si une invasion directe du territoire taiwanais reste peu probable étant donné le risque militaire et politique de ce genre d’intervention, le rapport décrit un scenario de guerre ouverte et limitée dans le temps.

L’une des contraintes imposées par la ceinture de missiles balistiques DF-21D antinavires est de dissuader l’US Navy de s’interposer, par exemple en risquant un groupe aéronaval. Sans le soutien américain, il est probable que Taiwan tombe si la Chine décidait d’y consacrer des efforts suffisants.

La PLARF utiliserait ses missiles balistiques et de croisière pour détruire les infrastructures de commandement, de regroupement et de ravitaillement, ainsi que pour endommager les bases aériennes taiwanaises, les stations radars, et les défenses aériennes de l’île. Les forces aériennes taiwanaises pourraient difficilement effectuer des  patrouilles BARCAP (Barrier Combat Air Patrol), étant donné la proximité de la défense aérienne chinoise (Missiles CSS-9 et S300) et de sa chasse, sans compter les destroyers et frégates de la PLAN qui se joindraient aux opérations.

Un débarquement s’opèrerait sur la côte Ouest, probablement au Nord, de celle-ci.

Un tel scenario est cependant peu probable : d’ailleurs, la Chine n’a pas mis en service de nouveaux LST et LPD en 2017  malgré l’agrandissement du PLANMC, ce qui ne semble pas indiquer que ce scenario est privilégié dans la volonté de réunification.

 

Le rapport témoigne encore une fois du rythme important auquel les réformes structurelles et capacitaires chinoises portent leurs fruits. La PLA évolue rapidement vers un modèle interarmes et interarmées, capable de déployer des forces raisonnables loin de ses côtes. La situation avec Taiwan semble s’être stabilisée, mais les déploiements expéditionnaires jusqu’en Méditerranée se font plus nombreux. La sécurisation de la Iere chaîne d’îles se poursuit, et même si le pays n’a pas revendiqué de nouveaux territoires en 2017, il s’ancre solidement sur les territoires et les îles artificielles nouvellement formées. Les Etats-Unis s’attendent à voir germer de nouvelles bases chinoises en Afrique et ailleurs dans le monde, et se multiplier les exercices multilatéraux- en témoigne l’exercice Vostok 2018 où la présence chinoise s’est faite remarquer.

Cependant, la Chine doit encore développer des doctrines, des structures organisationnelles, des procédures et des infrastructures adaptées à ses nouvelles réformes, notamment pour ce qui est des déploiements à l’étranger, relativement neufs. Cela limite pour l’instant l’ampleur de ses expériences expéditionnaires.

Quant aux matériels, ils restent souvent inférieurs aux standards américains dans plusieurs domaines, et la Chine doit encore rattraper son retard sur les Etats-Unis. La peur de ses derniers est donc que son avance relative sur son adversaire se réduit, et la rende incapable, par exemple, de se battre sur plusieurs fronts en cas de conflit ouvert.

 

Sources :

China military power report 2018, Department of Defense, United States of America, 2018

https://media.defense.gov/2018/Aug/16/2001955282/-1/-1/1/2018-CHINA-MILITARY-POWER-REPORT.PDF

Annual report to Congress, military and security developments involving the People’s Republic of China 2017, Department of Defense, United States of America, 2017

https://dod.defense.gov/Portals/1/Documents/pubs/2017_China_Military_Power_Report.PDF

sinodefence.com 

The Pentagon just dropped a massive report on China’s military, here’s what you need to know,The National Interest, Dean Cheng, 6 septembre 2018

https://nationalinterest.org/blog/buzz/pentagon-just-dropped-massive-report-chinas-military-heres-what-you-need-know-30692

La Chine, “pays maritime fort », pour quoi faire ? Alexandre Sheldon-Duplaix, Défense et Sécurité Internationale numéro 138, Où va la Chine ? Une flotte de combat en pleine expansion, Novembre-Décembre 2018, Areion group

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