Géopolitique du Bélarus

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Une semaine après le début des manifestations contre la réélection frauduleuse du président Alexandre Loukachenko, le Bélarus, indépendant depuis 1991 (1), traverse une crise politique sans précédent. Les opposants à l’autocrate arrivé au pouvoir en 1994 demandent la remise en liberté des protestataires arrêtés, la démission des responsables de la répression et l’organisation d’un nouveau scrutin présidentiel concomitant au départ d’Alexandre Loukachenko. 

Pour Alexandre Loukachenko, le marasme intérieur est tel que ce dernier a sollicité l’aide du grand frère russe avec qui le Bélarus entretient des liens économiques et militaires, par des traités de défenses mutuelles et de coopération militaire. À Moscou, la crise bélarussienne soulève des hésitations entre soutenir un régime frère servant les intérêts géopolitiques de la Russie comme zone tampon face aux États membres de l’Union européenne et de l’OTAN ; ou abandonner Alexandre Loukachenko en conséquence des nombreuses défections de hautes autorités politiques bélarussiennes, de l’ampleur inédite de la mobilisation du peuple et de son opposition au projet d’intégration entre la Russie et le Bélarus.  

Bien que les événements au Bélarus soient relativement récents et qu’il soit impossible, pour l’heure, de prévoir l’avenir politique du pays – pour cela, il faudra suivre l’évolution de la position du Kremlin et de la contestation populaire – ISD vous propose un décryptage de la géopolitique du Bélarus au XXIe siècle.

(1) Une République populaire biélorusse a brièvement existé entre mars 1918 et janvier 1919. Elle n’a cependant pas résisté à l’invasion soviétique de 1919.


La Russie : premier partenaire du Bélarus 

Ancienne république socialiste et soviétique, de 1919 à 1991, le Bélarus a toujours entretenu une relation privilégiée avec la Russie. Au moment de l’éclatement de l’URSS en 1991, Minsk a fait le choix de la coopération avec Moscou sur les thématiques sécuritaires et économiques. Des cendres de l’Union soviétique, le Bélarus a conservé plusieurs compétences :

– Une structure administrative forte, reposant sur une solide bureaucratie et une forte puissance publique ;
– Une économie « socialiste de marché », avec des entreprises publiques qui représentent 60 % de la production nationale et 50 % des salariés ;
– Une armée forte de 250 000 hommes, équipée majoritairement avec du matériel soviétique, qui a cependant été réduite dans les années 1990, faute de pouvoir l’entretenir.

L’héritage soviétique, ainsi que le tournant autocratique du pays amorcé en 1994, avec l’élection du président Alexandre Loukachenko, a nettement poussé le Bélarus dans les bras de son grand frère russe. Pour M. Loukachenko, la Russie apparaît comme la garante de sa sécurité à une époque où l’Occident, gagné par l’euphorie de la fin de la guerre froide et du triomphe du libéralisme, espérait instaurer un « nouvel ordre international » : bombardement de la Yougoslavie, invasion de l’Irak, expansion de l’OTAN vers l’est.

Ces événements, perçus par le président Loukachenko comme des attaques personnelles, encouragèrent le Bélarus et la Russie à développer une coopération militaire de défense. En 1994, fut établi le Système régional commun de défense antiaérienne et en 1999 fut créé le Groupe régional interarmées du Bélarus et de la Russie. Ces structures de défense avaient pour objectif de regrouper des États partageant des menaces communes. La Russie avait également signé des accords similaires avec des États de la CEI, notamment l’Arménie et le Kazakhstan.

Cette coopération militaire présente des avantages pour Moscou qui assure sa sécurité à l’ouest en faisant du Bélarus un État tampon, comme dit précédemment, face aux avancées de l’UE et de l’OTAN dans l’ancienne zone d’influence du Pacte de Varsovie et de l’URSS (2). Enfin, l’armée russe reste le principal partenaire du Bélarus avec une cinquantaine d’exercices militaires par an (au niveau des bataillons), et des exercices stratégiques au niveau des divisions se déroulant tous les deux ans, tel Zapad 2017. En contrepartie de cette coopération militaire, le Bélarus obtient des rabais sur le prix du pétrole et du gaz, un soutien financier de Moscou et des débouchés économiques pour les entreprises bélarussiennes.

(2) Quatrième élargissement de l’OTAN en 1999 (République tchèque, Hongrie, Pologne), Cinquième élargissement en 2004 (Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie).


Le Bélarus, un contrepoids à la Russie ?

Même si de bons liens existent entre Minsk et Moscou, comme dit précédemment, le Bélarus se méfie du grand frère russe depuis l’épisode de la crise ukrainienne en 2013-2014. L’ingérence russe dans la région du Donbass et l’annexion de la Crimée a fait voler en éclats le mythe des peuples frères russes, ukrainiens et bélarussiens.

L’agression russe en Ukraine a pris de court l’ensemble des pays de la CEI. Ces derniers devaient à la fois assurer leur propre sécurité tout en renforçant leur coopération avec Moscou. Il est particulièrement intéressant d’analyser l’attitude bélarussienne qui, pendant la crise ukrainienne, a manifesté une forme de neutralité en ne reconnaissant pas l’annexion de la Crimée. En outre, le Bélarus s’est hissé comme pays médiateur entre l’Ukraine, la Russie et les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk afin de tenter de mettre un terme au conflit dans le Donbass. Pour Moscou, le président Loukachenko reste un partenaire difficile pour plusieurs raisons. D’abord, par sa volonté de promouvoir un souverainisme bélarussien sur le plan international – en développant des relations bilatérales avec des partenaires comme la Chine, la Turquie et les États baltes, la Lettonie en particulier – et sur le plan culturel par la promotion d’une identité bélarussienne propre.

Enfin, le président Loukachenko résiste à l’intégration du Bélarus avec la Russie dans le cadre du traité d’union signé en 1997. Ce traité est censé conduire à une « fusion » progressive entre la Fédération de Russie et le Bélarus avec pour objectif la création d’un nouvel État. Néanmoins, avec l’affirmation souverainiste du Bélarus, le projet d’union politique demeure lettre morte et des dissensions entre Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine empêchent la bonne conduite du projet.

Également, nous pouvons nous demander si le référendum de mars 2020, autorisant Vladimir Poutine à se représenter pour deux autres mandats de six ans après 2024, ne va pas retarder sinon enterrer ce projet d’union politique. Pour Vladimir Poutine, l’objectif aurait été de devenir président de cette nouvelle entité étatique qu’il aurait construit avant la fin de son mandat.


Le Bélarus en quête d’un partenaire à l’ouest ? 

Dans sa volonté d’affirmation de sa souveraineté, le Bélarus cherche à engager des dialogues et des coopérations avec d’autres États et avec l’Union européenne. Bien que Minsk fût longtemps ostracisée et sanctionnée par Bruxelles en raison du non-respect des droits de l’homme, les événements de la crise ukrainienne et la médiation bélarussienne ont fait évoluer l’attitude de l’UE.

Ces changements ont notamment conduit à la levée des sanctions, en février 2016, qui frappaient 170 personnalités et trois entreprises bélarussiennes. En octobre 2016, le Bélarus et l’Union européenne signent un partenariat pour la mobilité visant à faciliter la circulation des personnes tout en décourageant la migration irrégulière ainsi que les trafics illicites. Ces accords ont également permis d’assouplir les prix et les demandes des visas pour un pays qui enregistre le plus grand nombre de visas Schengen délivrés par habitant.
Néanmoins, même avec ces améliorations notables, le Bélarus est encore loin de pouvoir signer un accord de partenariat et de coopération. Impossible pour l’UE de progresser diplomatiquement avec le Bélarus tant que le pays n’aura pas aboli la peine de mort et conduit des efforts notables sur le respect des droits de l’homme et de la démocratie. 

Bien évidemment, ce rééquilibrage stratégique inquiète Moscou qui cherche à contrôler son « vassal » notamment en cas de conflit – le Bélarus pourrait devenir, un jour, un terrain d’affrontements. 
Les inquiétudes de la Russie prennent forme quand, en 2016, la Russie a annoncé vouloir déployer un régiment d’avions de chasse russes, dans le cadre du système commun de défense aérienne – cité plus tôt – afin de répondre aux déploiements militaires de l’OTAN dans les États et au renforcement du bouclier antimissile américain dirigé contre la Russie. Le président Loukachenko avait alors déclaré que son pays ne voulait pas accueillir davantage de présence russe sur son territoire.


Conclusion et considérations sur la situation géopolitique actuelle du Bélarus

Aujourd’hui s’achève la deuxième semaine de manifestations face à la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko. Malgré un nombre grandissant de défections au sommet de l’État et malgré l’ampleur du mouvement populaire, le pouvoir reste, pour l’instant, en place. Nous pouvons nous demander, dans cette crise, quelles sont les positions des voisins du Bélarus notamment la Russie et l’Union européenne. 

Pour Moscou, l’intérêt principal est géopolitique : il faut préserver la loyauté du Bélarus à la Russie, tout en évitant un rapprochement politique avec l’UE ou pire, l’OTAN. Le président russe a assuré son soutien politique et militaire à M. Loukachenko même s’il estime, qu’à terme, la situation ne sera plus gérable. Vladimir Poutine n’est pas réticent à l’idée de se débarrasser de M. Loukachenko et de voir un nouveau pouvoir « pro-russe » s’installer à Minsk à l’image d’une révolution de palais comme ce fut le cas en Arménie en 2018. Le  nouveau Premier ministre arménien s’était engagé à maintenir de bonnes relations avec la Russie.

Dans la situation où Alexandre Loukachenko maintiendrait son pouvoir, Moscou pourrait voir une fenêtre d’opportunité afin de pousser davantage l’intégration du Bélarus avec la Russie. Alexandre Loukachenko, isolé sur la scène internationale et ayant fait appel à Moscou durant cette crise, serait surement obligé de verser des « contreparties » à la Russie. 
Avec l’UE, la situation reste complexe. Si Bruxelles se cantonne au refrain de la condamnation du « non-respect des droits de l’homme et de la démocratie », la position des États membres reste assez disparate. D’un côté, les États les plus virulents faces à cette crise, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne poussent pour une médiation entre les parties et pour des sanctions ciblées de l’UE contre des personnalités du régime. 

La France, quant à elle, reste plus hésitante sur cette crise, elle temporise pour plusieurs raisons. D’abord, la situation internationale tendue en Méditerranée, et au Mali, ensuite le manque de levier politique pour agir concrètement sur la situation au Bélarus. Enfin la réticence de Paris à se mêler de la situation à Minsk car Loukachenko avait ouvert le dialogue avec Bruxelles et s’opposait en partie à Vladimir Poutine. Il pouvait être un interlocuteur intéressant. 

Quoi qu’il en soit, la sortie de cette crise reste dans les mains des manifestants qui cherchent, avant toute chose, à provoquer un renversement des élites politiques du pays. Pour l’instant, les contestataires n’ont pas de revendications géopolitiques pro-UE ou pro-russe, comme c’était le cas en Ukraine en 2014. Ils ne sont d’ailleurs pas non plus animés de sentiments russophobes. Les doléances se dirigent d’abord vers le départ d’Alexandre Loukachenko, qui est un frein au développement du pays, et vers l’adoption de valeurs démocratiques.

Bibliographie/Sitographie :

Sur la situation politique biélorusse actuelle : Gacon Julie, « Qui a son mot à dire sur la Biélorussie ? », France Culture, 16 août 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-du-week-end/qui-a-son-mot-a-dire-sur-la-bielorussie-renovation-thermique-quest-ce-qui-bloque

Un point sur la gestion de la sécurité biélorusse : Paratnikau Andreï, « Un régime dans la tourmente. Le système de sécurité intérieure et extérieure du Bélarus », Ifri, août 2020

Détail des relations complexes entre la Russie et la Biélorussie : Shukan Ioulia, « Minsk se rebiffe contre le grand frère russe », Le Monde diplomatique, juin 2017

Sur la situation actuelle en Biélorussie : Vitkine Benoît, « Révolte en Biélorussie : le dilemme de Moscou face aux incertitudes », Le Monde, 18 août 2020

Ronan Corcoran

Étudiant en relations internationales, je m'intéresse aux questions de sécurité et de défense particulièrement dans les zones d'Europe du Nord, d'Europe de l'Est et d'Afrique subsaharienne.

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