Quarante-quatre mois de siège : Sarajevo dans la guerre en Bosnie-Herzégovine

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« De Sarajevo à Sarajevo » : tel est le titre d’un ouvrage écrit par l’historien français Jacques Rupnik, indiquant que l’histoire du XXème siècle débute et s’achève dans la capitale bosniaque. Elle débute par l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois le 28 juin 1914 à Sarajevo : cet attentat déclenchera la Première Guerre Mondiale. Presque 80 ans plus tard,  la ville de Sarajevo est à nouveau scène d’un conflit meurtrier. Pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine, Sarajevo et ses habitants subissent le siège le plus long de l’histoire moderne en Europe [1]. Le siège est devenu le symbole de cette guerre, qui en est une parmi d’autres éclatées en ex-Yougoslavie dès 1991, et qui a laissé des traces encore visibles dans le Sarajevo d’aujourd’hui.

LA GUERRE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE

Le siège de Sarajevo n’est qu’un élément de la guerre qui se déroulait sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine dans les années 90. Pour comprendre ce conflit, il faut remonter à l’Etat de la Yougoslavie. Celui-ci, né en 1918 sous la forme d’une monarchie, devint après la Seconde Guerre Mondiale un Etat fédéral et socialiste. Il était composé de six républiques égales en droit (Croatie, Slovénie, Monténégro, Macédoine, Serbie et Bosnie-Herzégovine), la Constitution de 1946 proclamant dans son article 21 l’égalité de tous ces peuples sans distinction de leur nationalité ou religion [2].

La Yougoslavie était un pays communiste caractérisé par l’absence de pluralisme politique : son dirigeant, Josip Broz dit « Tito », chef du parti communiste, gouverna sans interruption de 1945 jusqu’à sa mort. Malgré la lutte brutale de Tito contre ses opposants et critiques, il était admiré (et l’est souvent encore aujourd’hui) par la majorité des citoyens yougoslaves. Il rompit avec Staline et l’URSS et entretint de bonnes relations avec les pays de l’Ouest, tout en restant neutre pendant la Guerre Froide. Il mit en place un nouveau système économique (appelé « l’autogestion »), dont le résultat fut un niveau de vie remarquable dans le pays. Ainsi, Tito réussissait à étouffer les rivalités nationales parmi les peuples de la Yougoslavie. [2]

La mort de Tito en 1980 fit resurgir le nationalisme dans les six Républiques. Dix ans plus tard, lors des élections de 1990, les partis nationalistes gagnèrent dans les six Républiques de la Yougoslavie, y compris en Bosnie-Herzégovine [3]. La Bosnie-Herzégovine était d’un point de vue démographique une « petite Yougoslavie », car sa population se caractérisait par une diversité ethnique importante. Sa population se composait non seulement des Bosniaques (de religion musulmane), mais aussi pour une grande partie de Serbes, de Croates et d’autres nationalités. Cette mosaïque ethnique se reflétait aussi à Sarajevo, qui était une ville de cohabitation. Selon le recensement de 1991, 50 % de la population de l’agglomération de Sarajevo était bosniaque, 30 % serbe, 10 % se considéraient comme yougoslaves et 6 % des habitants étaient croates [4].

De ce fait, les mouvements nationalistes nés au sein de la Bosnie-Herzégovine poursuivaient des positions radicalement différentes. Les Serbes vivant en Bosnie-Herzégovine refusaient toute partition de la Yougoslavie (et ainsi de la Serbie), alors que les Bosniaques souhaitaient obtenir leur indépendance. Un référendum sur cette question fut organisé en février 1992, mais boycotté par les Serbes en Bosnie. Les Bosniaques et les Croates se prononçèrent à une écrasante majorité pour l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Ainsi, le Parlement bosnien déclara l’indépendance de la République de la Bosnie-Herzégovine [5].

Ce nouvel Etat fut très vite reconnu par la communauté internationale et admis à l’ONU le 22 mai 1992 [6]. Néanmoins, les Serbes de Bosnie-Herzégovine n’acceptaient pas l’indépendance ; ils fondèrent la « Republika Srpska » (la République serbe) au sein de la Bosnie-Herzégovine, visant à s’accaparer des zones de minorités serbes en Bosnie dans le but de fonder un Etat serbe. Ainsi se déclencha la guerre en Bosnie-Herzégovine, dans laquelle les conflits se sont multipliés très vite, contribuant à la complexité de la situation.  Les conflits n’opposaient pas seulement les Serbes et les Bosniaques, mais aussi les Croates et les Bosniaques ou même les Bosniaques entre eux. Ils furent marqués par des crimes de guerre particulièrement violents commis par chaque partie (des épurations ethniques, l’établissement de camps de détention, des massacres et viols systématiques, la destruction des mosquées et églises …).

 

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Des immeubles endommagés et détruits par un bombardement

LA VILLE DE SARAJEVO SOUS LE SIÈGE

Dans ce conflit meurtrier, le siège de Sarajevo devient par sa médiatisation à l’échelle mondiale « l’emblème du drame vécu par la Bosnie-Herzégovine » [7]. Le siège commence au lendemain de la déclaration de l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine, en avril 1992. Les paramilitaires serbes (soutenus par l’armée de l’Ex-Yougoslavie fédérale, devenue serbe) campent aux hauteurs autour de la ville et bombardent la ville de cette position. Ils établissent un blocus complet de la capitale en contrôlant les routes principales envers la ville. Pendant tout le siège, les milices serbes ne quittèrent jamais les collines autour de la ville : il n’y eut donc pas d’affrontement direct à Sarajevo [8]. Or, chaque jour, la ville était soumise aux bombardements ; aujourd’hui, on estime une moyenne de 329 impacts d’obus par jour [9]. Les grands boulevards principaux de la ville ont été nommés « Sniper Alley », car les emprunter était particulièrement dangereux : cela offrait une bonne visibilité aux tireurs isolés dans les montagnes ou postés sur les hauts immeubles de ces boulevards.

Les habitants de Sarajevo (et il faut rappeler qu’une partie importante d’entre eux étaient serbes, comme les assiégeants) étaient à la fois objets et victimes du siège. Le risque permanent de l’artillerie et le blocus de la ville visaient à les terroriser et les affaiblir.  L’alimentation en gaz et électricité était coupée, il y avait très peu de nourriture. [10] Les snipers tiraient aveuglement sur les passants et les bombardements ne faisaient pas d’exceptions, visant aussi bien des hôpitaux et des écoles, des matchs de foots et des marchés. Beaucoup de familles habitaient la cave de leur maison (si celle-ci n’était pas encore détruite) et ne la quittaient que pour chercher de l’eau et de la nourriture [11].

Néanmoins, les habitants de Sarajevo n’abandonnèrent pas. Dans l’esprit de beaucoup, « perdre la ville dev[enait] l’équivalent de perdre la guerre » [12]. Si possible, ils continuaient à travailler, en prenant chaque jour le risque de quitter leur maison pour aller au travail. En 1993, les habitants organisaient un concours de beauté, intitulé « Miss Sarajevo assiégée » [13]. Le Sarajevo Film Festival, aujourd’hui un des plus grands festivals de film d’Europe, a été organisé pour la première fois pendant le siège, en 1995 [14]. Ce ne sont que des exemples qui font preuve du courage et de la résilience des sarajéviens pendant cette période.

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L’immeuble du Parlement à Sarajevo prend feu, en 1992

LA FIN DU SIÈGE ET DE LA GUERRE

Malgré la brutalité particulière de ce conflit, la réaction internationale tardait à se manifester. Le 21 février 1992, le Conseil de Sécurité des Nations Unies adopta une résolution établissant une force de protection (FORPRONU) pour la Yougoslavie. En juin 1992, des Casques bleus furent envoyés à Sarajevo [15]. Ils prirent le contrôle de l’aéroport afin de contourner le blocus de la ville et permettre l’acheminement de l’aide humanitaire par le transport aérien.

Néanmoins, ce ne fut qu’en été 1995 que l’attitude international changea, surtout à l’initiative des Etats-Unis.  En juin, une Force de réaction rapide (FRR) était créée afin de soutenir la FORPRONU. La formation de la FRR fut accélérée quand des casques bleus et des observateurs de l’ONU furent pris en otage par des milices Serbes et quand 37 personnes furent tuées sur le marché « Markale » de Sarajevo par un tir d’obus le 28 août 1995 [16]. L’OTAN et la FRR commençèrent alors à bombarder les lignes serbes autour de Sarajevo, opération connue sous le nom « Deliberate Force ».

Sous la pression aussi bien militaire que diplomatique, les Serbes retirèrent assez vite leur armement. Un cessez-le-feu fut conclu en octobre 1995. En décembre de cette même année, les présidents serbes, croates et bosniaques signèrent les « accords de Dayton » [17]. Ils marquent la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine ; le 29 février 1996, le gouvernement bosnien déclara le siège de Sarajevo officiellement terminé.

LA VILLE DE SARAJEVO AUJOURD’HUI

Même si le siège est fini depuis des années, une frontière invisible entre Serbes et Bosniaques divise encore aujourd’hui Sarajevo. Avant la  guerre, la ville était un modèle de coexistence d’ethnies différentes, caractérisée par des quartiers très peu marqués sur le plan confessionnel. La guerre a provoqué des mouvements de populations au sein du pays, qui se reflètent aussi dans sa capitale [18]. L’Etat de Bosnie-Herzégovine a été partagé par les « accords de Dayton » en deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine (entité commune des bosniaques et croates) et la République serbe de Bosnie. De même, à Sarajevo, il y a un quartier serbe à l’Est de la ville, rattaché à la République serbe et disposant ainsi de sa propre structure administrative, différente de celle du reste de la ville [19].

A partir de cette frontière confessionnelle, beaucoup de lieux de la ville évoquent le siège et les atrocités commises pendant ces années. Partout dans la ville, on trouve les « roses de Sarajevo », des cratères provoqués par l’explosion des obus. Ils ont été remplis d’une résine rouge par les habitants après la guerre, pour rappeler qu’une personne a été tuée à cet endroit. Le tunnel de Sarajevo, creusé pendant le siège pour contourner le blocus de la ville et apporter du matériel de guerre et de l’aide humanitaire dans la ville, héberge aujourd’hui un musée. Un monument en forme de boîte de conserve géante rappelle de manière ironique les produits alimentaires transportés par la voie aérienne à Sarajevo. Un autre monument est dédié aux enfants assassinés pendant le siège.

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Une « rose de Sarajevo »

Plus de 20 ans après la fin du siège, la majeure partie de Sarajevo a été reconstruite. Néanmoins, la ville n’oublie ni les quarante-quatre mois du siège, ni les 11 541 personnes [20] qui ont été tuées; et il semble que le processus de réconciliation est loin d’être terminé : la mémoire du siège et de la guerre pèsent encore sur la vie sociale.

Écrit par Maren Rimbach.

[Références]

[1] http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/03/22/sarajevo-quatre-ans-de-bombes-et-de-resistance_4887493_1655027.html

[2] http://www.universalis-edu.com.ezproxy.univ-paris1.fr/encyclopedie/yougoslavie/

[3] Pascal Le Pautremat, « La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de l’Europe », Guerres mondiales et conflits contemporains 2009/1 (N°233), p. 69 s.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sarajevo#Nationalit%C3%A9s

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Sarajevo#Origines

[6] Pascal Le Pautremat, « La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de l’Europe », Guerres mondiales et conflits contemporains 2009/1 (N°233), p. 70.

[7] Pascal Le Pautremat, « La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de l’Europe », Guerres mondiales et conflits contemporains 2009/1 (N°233), p. 72.

[8] Paul-David Régnier, « Sarajevo, les géographies d’un siège. Fonctionnement, valeur symbolique et recomposition des espaces urbains en temps de guerre », Cités 2007/4 (n° 32), p. 88.

[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Sarajevo

[10] https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Il-y-a-20-ans-le-siege-de-Sarajevo-1992-1995-_NP_-2012-04-05-786599

[11] http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/03/22/sarajevo-quatre-ans-de-bombes-et-de-resistance_4887493_1655027.html  La vie quotidienne des sarajéviens sous le siège est documentée dans le film « Le siège » par les journalistes français Rémy Ourdan et Patrick Chauvel.

[12] Paul-David Régnier, « Sarajevo, les géographies d’un siège. Fonctionnement, valeur symbolique et recomposition des espaces urbains en temps de guerre », Cités 2007/4 (n° 32), p. 87.

[13] http://www.slate.fr/story/110491/sarajevo-miss-battre-canons-beaute

[14] https://www.sff.ba/en/page/about-the-festival

[15] Pascal Le Pautremat, « La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de l’Europe », Guerres mondiales et conflits contemporains 2009/1 (N°233), p. 76.

[16] Pascal Le Pautremat, « La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de l’Europe », Guerres mondiales et conflits contemporains 2009/1 (N°233), p. 78 s.

[17] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Bosnie-Herz%C3%A9govine#Le_d%C3%A9nouement

[18] http://www.universalis-edu.com.ezproxy.univ-paris1.fr/encyclopedie/bosnie-herzegovine/

[19] https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Il-y-a-20-ans-le-siege-de-Sarajevo-1992-1995-_NP_-2012-04-05-786599

[20] http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/03/22/sarajevo-quatre-ans-de-bombes-et-de-resistance_4887493_1655027.html  

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/15/Siege_of_Sarajevo.svg (Carte de la ville assiégée)

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