Le renseignement, fonctionnement et nouveaux défis

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Le renseignement est « la part d’ombre de l’influence et de la puissance », selon les termes de S.-Y. Laurent, auteur de L’Atlas du renseignement. En effet, les services de renseignement sont souvent fantasmés, perçus par le prisme de séries à succès telles que Homeland ou encore Le Bureau des Légendes, alors que leur fonctionnement et leurs actions sont en réalité assez méconnus du grand public. Pourtant, les services secrets, quelle que soit leur forme d’organisation, sont des outils majeurs au service de la sécurité et de la puissance des États reposant sur trois principes : observer, influencer, agir. Ils ont été, pendant la période de la Guerre froide, des instruments majeurs dans les relations entre l’Est et l’Ouest. Mais aujourd’hui, dans un contexte de globalisation, de restructuration des souverainetés et de changement des échelles de la puissance, les services de renseignements sont confrontés à de nouveaux défis pour garantir la sécurité des populations.

De l’information au renseignement 

Les services de renseignement ont pour fonction d’assurer la sécurité d’un État en mettant en place des réseaux d’informations lui permettant d’anticiper les menaces éventuelles dans les domaines politique, militaire et économique mais aussi de lutter contre l’ingérence et la désinformation. En quoi consiste le « cycle du renseignement » ? 

Pour ce faire, l’information est soumise à un protocole de traitement particulier. Lorsqu’un événement arrive et qu’un discours à son propos est tenu, il faut avant tout déjouer les effets amonts que certains acteurs peuvent mettre en oeuvre et que sont la déformation volontaire, la désinformation volontaire et la sur-information. Ce discours constitue ensuite une information, ouverte si elle est disponible à tous ou fermée si elle est protégée par des moyens physiques, techniques ou juridiques. Puis, l’agence de renseignement doit vérifier la source et effectuer un recoupement de sources multiples afin de s’assurer de la validité de l’information qui après ces étapes constitue un renseignement brut (raw intelligence). Enfin, le renseignement brut est analysé et enrichi par l’agence de renseignement puis transmis aux autorités de tutelle de l’agence, à d’autres organes administratifs ou bien à un organisme de coordination du renseignement (competitive analysis). Ce n’est qu’après ce “cycle du renseignement” que celui-ci peut être exploité. 

Ce schéma théorique peut se heurter aux réalités pratiques. Chacune des étapes constitue une difficulté : d’abord lorsque les agents trahissent l’autorité à laquelle ils sont initialement rattachés, mais aussi lorsque l’analyse et la vérification du renseignement se retrouvent tronquées. Enfin, et c’est souvent le cas, le renseignement n’est pas exploité par les autorités compétentes, la responsabilité de l’ignorance d’une menace peut alors avoir de lourdes conséquences. De cette manière, l’attentat à la bombe de Lockerbie commandité par deux ressortissants libyens en 1988 avait été annoncé par un appel anonyme à l’ambassade américaine à Helsinki mais ignoré par les services secrets américains.

Le choix de porter son intérêt sur telle ou telle information pour les agences de renseignements relève des grandes orientations à plus ou moins long terme données par les autorités commanditaires de ces agences. Toutefois, là encore, la pratique invalide en partie la théorie puisque les services spéciaux disposent d’une certaine autonomie et ont tendance à définir leurs propres objectifs. 

Les nouveaux défis du renseignement face à la globalisation et aux sociétés ouvertes

Si la constance de l’existence de réseaux de renseignements dans l’histoire de la sécurité et de la défense n’est pas à remettre en cause, ceux-ci sont confrontés à de nouveaux défis lorsque l’équilibre mondial se modifie. Quels sont ces défis dans le monde contemporain globalisé ?

C’est tout d’abord l’échelle même des services de renseignements qu’il s’agit aujourd’hui de repenser. L’ordre mondial depuis le traité de Westphalie et jusqu’à la Guerre froide reposait sur une hiérarchie et des tensions entre les nations. Or, le mode globalisé entraîne un certain nombre de processus de régionalisation induisant alors une délégation de la souveraineté et donc des compétences dans de multiples domaines à l’échelle supranationale. De ce fait, le renseignement doit lui aussi s’adapter à l’échelle régionale des nouvelles coopérations. De cette manière, l’Organisation de Traité de l’Atlantique Nord s’est dotée de plusieurs cellules de renseignements communes aux États membres mais indépendantes des services nationaux dont le comité civil du renseignement et le comité militaire du renseignement. On peut aussi citer l’exemple de « l’Europe du renseignement » qui s’est construite progressivement et parallèlement à la construction communautaire européenne. Les clubs de Berne (1971), de Trevi (1976) et de Vienne (1979) ont surtout lutté contre le terrorisme et aujourd’hui trois organes principaux participent au maintien de la sécurité en Europe : l’agence policière Europol créée en 1999, le groupe anti-terroriste (GAT) créé en 2001 et le Centre de situation et d’analyse de l’Union européenne (SITCEN devenu INTCEN en 2012). Enfin, cette coopération supra-étatique en matière de renseignement devient mondiale dans le cadre d’Interpol. Cette organisation mondiale n’est pas une agence de l’ONU mais rassemble les 194 États qui en sont membres. 

Les services de renseignements ont longtemps bénéficié d’une légalité qui leur était propre et qui leur permettait de maintenir secrètes leurs actions mais aujourd’hui, cette dimension secrète de leur travail est mise à mal par l’exigence croissante de transparence des sociétés civiles. L’affaire Wikileaks (Mars 2010-Novembre 2012), au cours de laquelle des documents officiels sur la guerre en Afghanistan ou sur la guerre en Irak ont été révélés, incarne cette volonté de lever le secret sur ce que les gouvernements entendent dissimuler. Plus récemment, en février 2020, les services secrets américains et allemands ont été décriés pour avoir mis sur écoute plusieurs gouvernements, ennemis comme alliés.

Le progrès technologique et le cyberespace constituent aussi un défi de grande ampleur pour les services de renseignement et ce, pour plusieurs raisons. D’une part, le stockage des données présente une manne importante d’informations et donc de renseignements sur n’importe qui et n’importe quelle menace éventuelle. Dans la lutte contre Daesh, le « troisième front » était ce cyberespace. À l’inverse, la cybersécurité est un enjeu important pour les serveurs et les réseaux de renseignement qui, comme l’ensemble des services administratifs et gouvernementaux, peuvent être à leur tour menacés par des ennemis potentiels. D’autre part, le web constitue un support privilégié pour la diffusion de fake news et est un terrain favorable à la désinformation, située rappelons-le à la première étape du « cycle du renseignement ».

Cette liste non-exhaustive révèle la complexité des réformes nécessaires aux différentes agences de renseignement pour qu’elles soient un outil adapté au nouvel ordre géostratégique mondial. Malgré ces défis, les services de renseignement demeurent des leviers d’action efficaces et largement utilisés par les États dans la résolution d’enquêtes ou de conflits internationaux. L’agence centrale de renseignement (CIA) américaine a dernièrement révélé l’implication du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman dans l’assassinat du journaliste politique Jamal Khashoggi.

Sources

L’Atlas du renseignement, Sébastien-Yves Laurent, SciencesPo Les Presses, 2012.

« Le cyberespace, troisième front de la lutte contre Daech », Frédérick Douzet, Hérodote 2016/1-2 (N° 160-161), pages 223 à 238.

« Les services de renseignement en quête d’identité : quel rôle dans un monde globalisé ? », Charlotte Lepri, Géoéconomie 2008/2 (n° 45), pages 33 à 53.

https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-mercredi-12-fevrier-2020

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