CE JOUR DANS L’HISTOIRE : Le traité de solidarité arabe du 19 janvier 1957

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Le 19 janvier 1957 fut signé lors du Sommet arabe du Caire un traité de solidarité arabe entre l’Égypte qui en est l’initiatrice, la Syrie, l’Arabie Saoudite et la Jordanie afin d’aider cette dernière à gagner une pleine indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne, et de manière générale à renforcer l’unité des pays de la péninsule arabique.

 

Contenu du traité

Avec ce traité, l’Égypte, la Syrie et l’Arabie Saoudite s’engagent à verser pendant 10 ans à la Jordanie la subvention coloniale jusqu’alors versée par le gouvernement de l’Empire britannique, qui s’élevait à l’équivalent d’environ 36 millions de dollars, afin de financer les forces armées jordaniennes (2). L’Arabie Saoudite était censée verser à la Jordanie une part qui correspondait à peu près aux parts combinées de l’Égypte et de la Syrie. La Jordanie devait en échange se fournir en équipements armés dans les autres pays signataires.

Signé peu de temps après la déclaration du président états-unien qui venait mettre en place la doctrine Eisenhower selon laquelle les États-Unis devaient venir en aide à n’importe quel pays arabe qui en aurait besoin afin de lutter contre la propagation du communisme (mais surtout interprété comme visant à limiter l’influence du président égyptien Nasser), le traité refuse une telle immixtion : les représentants des chefs d’État des pays signataires y déclarent que le nationalisme arabe est le seul déterminant possible d’une politique arabe. Nasser déclare en effet : « La défense du monde arabe ne peut émaner que de la nation arabe au regard de ses enjeux réels de sécurité et non de pactes avec l’étranger » (3). Sur cette lancée était réaffirmée la souveraineté de l’Égypte sur l’intégralité de son territoire, y compris le canal de Suez (nationalisé l’année d’avant) et la bande de Gaza qu’elle occupait depuis la fin du mandat britannique sur la Palestine en 1948. Enfin, les États signataires affirmaient leur solidarité avec le Yémen encore sous domination britannique, et avec le peuple algérien (4).

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Carte de la frontière israélo-égyptienne (Google Maps)

 

Remise en contexte

Pourquoi les dirigeants de l’Égypte, de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de la Jordanie signent-ils un tel traité ? L’année 1956 fut une année chargée pour l’ensemble de la péninsule arabique (si ce n’est du monde), avec notamment la crise du canal de Suez et les élections en Jordanie. Ces élections parlementaires tenues le 21 octobre 1956 permettent à Souleymane Nabulsi, fervent admirateur de Nasser, de prendre le pouvoir en Jordanie, après plusieurs grosses émeutes qui suivirent l’annonce par le gouvernement précédent de leur volonté de rejoindre le pacte de Bagdad signé entre l’Irak, la Turquie, le Pakistan, l’Iran et le Royaume-Uni et dénoncé comme étant un « outil de l’impérialisme occidental » en faveur d’Israël (2).

Gamal Abdul Nasser, président de l’Égypte depuis 1954, suscite en effet un important engouement dans l’ensemble du monde arabe, grâce à une vision pan-arabique et anticolonialiste et à une volonté assumée de prendre la tête de cet ensemble régional tout juste indépendant (pour les plus chanceux). Dans sa volonté anticolonialiste et dans le contexte de poussée israélienne permanente, Nasser annonce le 26 juillet 1956 la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez au mécontentement de la France et de la Grande-Bretagne qui réagissent en soutenant une percée israélienne en territoire égyptien : l’État juif s’empare du Sinaï et de la bande de Gaza ainsi que d’une partie du canal de Suez, l’autre partie étant bombardée par les forces françaises et britanniques qui assiègent également Port-Saïd. La crise sera réglée grâce aux pressions américaine et soviétique qui déboucheront sur un cessez-le-feu, le Sinaï et Suez réintégrant définitivement les frontières égyptiennes, et la bande de Gaza les rejoignant jusqu’à la guerre des Six-Jours de 1967 (5). L’implication de la Grande-Bretagne dans l’attaque sur l’Égypte décida la Jordanie à mettre fin pour de bon à ses relations avec la puissance impérialiste, relations incarnées par le traité anglo-jordanien (6).

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Le président égyptien Gamal Abdul Nasser (7)

 

Parallèlement à ce rapprochement jordano-égyptien, la Syrie et l’Égypte avaient, dès 1955, opéré un rapprochement entre elles en réaction au pacte de Bagdad, avec la signature d’un accord de formation d’une armée arabe unifiée sous commandement égyptien et d’un accord militaire (8). Cette entente bilatérale constitue, avec la Ligue arabe de 1945 dans laquelle les quatre pays sont membres, le fondement du traité.

Deux semaines avant le Sommet arabe du Caire, duquel résultera le traité de solidarité arabe, l’Égypte abolit les accords anglo-égyptiens de 1954 qui donnaient le droit au Royaume-Uni d’intervenir militairement sur la base du Canal de Suez, libérant le pays de toute influence occidentale (9). Les fondations pour le traité sont alors posées.

 

Efficacité et postérité du traité

Il était en réalité peu probable que l’Égypte, la Syrie et l’Arabie Saoudite soient capables de, ou même prêtes à payer une telle somme à la Jordanie. Beaucoup jugèrent la signature de ce traité par le président jordanien Hussein Ben Talal comme une preuve de sa crédulité et de son irrationalité économique (6).

Dès février 1957, des désaccords entre d’un côté l’Égypte et la Syrie, et de l’autre l’Arabie Saoudite et la Jordanie, sont mis en exergue à propos de la doctrine Eisenhower. Alors que le chef du gouvernement jordanien Nabulsi travaille à un rapprochement avec l’URSS, le Président Hussein fait soudainement volteface et le renverse (10). La Jordanie se rapproche alors des États-Unis et du « cercle d’influence Eisenhower » qui lui promettent une aide financière du même montant que celle que lui versait auparavant la Grande-Bretagne, et qui vient donc se suppléer à l’aide prévue par le traité. Ce coup contre Nabulsi met définitivement un terme au traité, qui ne sera finalement jamais entré en action, et le président Hussein demande alors le retrait des forces syriennes qui étaient restées en Jordanie depuis la crise du canal de Suez.

Pour autant, la fin prématurée du traité ne signifiera pas la fin de toutes les relations entre les pays, et l’Égypte et la Syrie s’uniront même de février 1958 à septembre 1961 au sein de la République arabe unie, qui sera dissoute après un coup d’État en Syrie (11).

Rédigé par Louise Le Gatt

Bibliographie

(1) https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Map_of_the_Arabic_peninsula_

(2) s.us/jorhttp://countrystudiedan/11.htm

(3) Citation issue de The Quest for Hegemony in the Arab World : The Struggle over the Bagdad Pact, Elie Podeh, 1995, page 228 (traduction personnelle) https://books.google.fr/books?id=NQxsxFFnl0oC&pg=PA226&lpg=PA226&dq=ARAB+SUMMIT+MEETING+CAIRO+1957&source=bl&ots=HKFLxxYGRf&sig=pridcVn5IU8JcxPZMvA5GnwkJsU&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjBxKbZrb7YAhXHbhQKHRRwAwMQ6AEIZDAL#v=onepage&q=ARAB%20SUMMIT%20MEETING%20CAIRO%201957&f=false

(4) https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/S0020818300024140

(5) http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=56&langue=fr

(6) A History of Jordan, Philip Robins, 2004 (Cambridge University Press), pages 97 et suivantes https://books.google.fr/books?id=dw_D0_WP-hQC&pg=PA97&lpg=PA97&dq=treaty+of+arab+solidarity+1957&source=bl&ots=O0qdcoRIFD&sig=E3MrPL3_NVDUPjwsxefmdmr2QHU&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjNz-b3q77YAhVBvhQKHfCGD0AQ6AEINTAC#v=onepage&q=treaty%20of%20arab%20solidarity%201957&f=false

(7) https://swh-826d.kxcdn.com/wp-content/uploads/2011/03/Growth-of-Nationalism-Nasser.jpg

(8) La place des pactes de défense dans la solidarité internationale actuelle, Daniel Vignes, Annuaire français de Droit international année 1959, page 50  http://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_1959_num_5_1_1425

(9) https://schoolworkhelper.net/nasser-egypt-and-arab-nationalism/

(10) Britain, Nasser and the Balance of Power in the Middle East, 1952-1977: From the Egyptian Revolution to the Six Day War, Robert McNamara, 2004, pages 92 et suivantes https://books.google.fr/books?id=EU2RAgAAQBAJ&pg=PA92&lpg=PA92&dq=treaty+of+arab+solidarity+1957&source=bl&ots=S35nmI1K_g&sig=PiF4Y7s5gvtJHMfbEs5seCFAY-0&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjNz-b3q77YAhVBvhQKHfCGD0AQ6AEIaTAN#v=onepage&q=treaty%20of%20arab%20solidarity%201957&f=false

(11) https://fr.wikipedia.org/wiki/République_arabe_unie

Louise Le Gatt

Louise Le Gatt est la rédactrice en chef du blog de l’Antenne International Security and Defense pour l’année 2018-2019. Étudiante en Master Droit international à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et diplômée de licences de droit et d’économie, elle est passionnée par les relations internationales, d’histoire et d’économie. C’est donc tout naturellement qu’elle fait partie de l’équipe de Sorbonne ONU dédiée aux problématiques des conflits armés et des processus de paix, afin d’apporter son regard à la fois économique et juridique, toujours pragmatique, sur ces thèmes complexes.
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